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Le
tour du salon terminé, M. Madinier voulait qu'on
recommence ; ça en valait la peine. Il
s'occupait beaucoup de Mme Lorilleux, à cause de sa
robe de soie ; et, chaque fois qu'elle l'interrompait,
il répondait gravement, avec un grand aplomb. Comme
elle s'intéressait à la maîtresse du
Titien, dont elle trouvait la chevelure jaune pareille
à la sienne, il la lui donna pour la belle
Ferronnière, une maîtresse d'Henri IV, sur
laquelle on avait joué un drame, à
l'Ambigu.
Puis, la noce se lança, dans
la longue galerie où sont les écoles
italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des
tableaux, des saints, des hommes et des femmes avec des
figures qu'on ne comprenait pas, des paysages tout noirs,
des bêtes devenues jaunes, une débandade de
gens et de choses dont le violent tapage de couleurs
commençait à leur causer un gros mal de
tête. M. Madinier ne parlait plus, menait lentement le
cortège, qui le suivait en ordre, tous les cous
tordus et les yeux en l'air. Des siècles d'art
passaient devant leur ignorance ahurie, la sécheresse
fine des primitifs, les splendeurs des Vénitiens, la
vie grasse et belle de lumière des Hollandais. Mais
ce qui les intéressait le plus, c'étaient
encore les copistes, avec leurs chevalets installés
parmi le monde, peignant sans gêne ; une vieille
dame, montée sur une grande échelle, promenant
un pinceau à badigeon dans le ciel tendre d'une
immense toile, les frappa d'une façon
particulière. Peu à peu, pourtant, le bruit
avait dû se répandre qu'une noce visitait le
Louvre ; des peintres accouraient, la bouche fendue
d'un rire ; des curieux s'asseyaient à l'avance
sur des banquettes, pour assister commodément au
défilé ; tandis que les gardiens, les
lèvres pincées, retenaient des mots d'esprits.
Et la noce, déjà lasse, perdant de son
respect, traînait ses souliers à clous, tapait
ses talons sur les parquets sonores, avec le
piétinement d'un troupeau débandé,
lâché au milieu de la propreté nue et
recueillie des salles.
M. Madinier se taisait pour
ménager un effet. Il alla droit à la
Kermesse de Rubens. Là, il ne dit toujours
rien, il se contenta d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil
égrillard, Les dames, quand elles eurent le nez sur
la peinture, poussèrent de petits cris ; puis
elles se détournèrent, très rouges. Les
hommes les retinrent, rigolant, cherchant les détails
orduriers.
« Voyez donc !
répétait Boche, ça vaut l'argent. En
voilà un qui dégobille. Et celui-là, il
arrose les pissenlits. Et celui-là, oh !
celui-là... Ah bien ! ils sont propres, ici.
- Allons-nous-en, dit M.
Madinier, ravi de son succès. Il n'y a plus rien
à voir de ce côté. »
La noce retourna sur ses pas,
traversa de nouveau le salon carré et la galerie
d'Apollon. Mme Lerat et Mlle Remanjou se plaignaient,
déclarant que les jambes leur rentraient dans le
corps. Mais le cartonnier voulait montrer à Lorilleux
les bijoux anciens. Ça se trouvait à
côté, au fond d'une petite pièce,
où il serait allé les yeux fermés.
Pourtant, il se trompa, égara la noce le long des
sept ou huit salles, désertes, froides, garnies
seulement de vitrines sévères où
s'alignaient une quantité innombrable de pots
cassés et de bonshommes très laids. La noce
frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis, comme elle cherchait
une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut une nouvelle
course immense ; les dessins n'en finissaient pas, les
salons succédaient aux salons, sans rien de
drôle, avec des feuilles de papier
gribouillées, sous des vitres, contre les murs. M.
Madinier, perdant la tête, ne voulant point avouer
qu'il était perdu, enfila un escalier, fit monter un
étage à la noce. Cette fois, elle voyageait au
milieu du musée de la marine, parmi des
modèles d'instruments et de canons, des plans en
relief, des vaisseaux grands comme des joujoux. Un autre
escalier se rencontra, très loin, au bout d'un quart
d'heure de marche. Et, l'ayant descendu, elle se retrouva en
plein dans les dessins. Alors, le désespoir la prit,
elle roula au hasard des salles, les couples toujours
à la file, suivant M. Madinier, qui
s'épongeait le front, hors de lui, furieux contre
l'administration, qu'il accusait d'avoir changé les
portes de place. Les gardiens et les visiteurs la
regardaient passer, pleins d'étonnement. En moins de
vingt minutes, on la revit au salon carré, dans la
galerie française, le long des vitrines où
dorment les petits dieux de l'Orient. Jamais plus elle ne
sortirait. Les jambes cassées, s'abandonnant, la noce
faisait un vacarme énorme, laissant dans sa course le
ventre de Mme Gaudron en arrière.
« On ferme ! on
ferme ! » crièrent les voix puissantes
des gardiens.
Et elle faillit se laisser enfermer.
Il fallut qu'un gardien se mît à la tête,
la reconduisît jusqu'à une porte. Puis, dans la
cour du Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au
vestiaire, elle respira.
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