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Textes du XIXe siècle
Émile Zola
L'assommoir
« La noce visite le Louvre »
1877


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y

| René | Les Djinns | « Pensée des morts » | La mare au diable | Lorenzaccio |
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Le Colonel Chabert | Madame Bovary | L'Assommoir | « Spleen » | « Les Chercheuses de poux » |


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    Le tour du salon terminé, M. Madinier voulait qu'on recommence ; ça en valait la peine. Il s'occupait beaucoup de Mme Lorilleux, à cause de sa robe de soie ; et, chaque fois qu'elle l'interrompait, il répondait gravement, avec un grand aplomb. Comme elle s'intéressait à la maîtresse du Titien, dont elle trouvait la chevelure jaune pareille à la sienne, il la lui donna pour la belle Ferronnière, une maîtresse d'Henri IV, sur laquelle on avait joué un drame, à l'Ambigu.
    Puis, la noce se lança, dans la longue galerie où sont les écoles italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des tableaux, des saints, des hommes et des femmes avec des figures qu'on ne comprenait pas, des paysages tout noirs, des bêtes devenues jaunes, une débandade de gens et de choses dont le violent tapage de couleurs commençait à leur causer un gros mal de tête. M. Madinier ne parlait plus, menait lentement le cortège, qui le suivait en ordre, tous les cous tordus et les yeux en l'air. Des siècles d'art passaient devant leur ignorance ahurie, la sécheresse fine des primitifs, les splendeurs des Vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des Hollandais. Mais ce qui les intéressait le plus, c'étaient encore les copistes, avec leurs chevalets installés parmi le monde, peignant sans gêne ; une vieille dame, montée sur une grande échelle, promenant un pinceau à badigeon dans le ciel tendre d'une immense toile, les frappa d'une façon particulière. Peu à peu, pourtant, le bruit avait dû se répandre qu'une noce visitait le Louvre ; des peintres accouraient, la bouche fendue d'un rire ; des curieux s'asseyaient à l'avance sur des banquettes, pour assister commodément au défilé ; tandis que les gardiens, les lèvres pincées, retenaient des mots d'esprits. Et la noce, déjà lasse, perdant de son respect, traînait ses souliers à clous, tapait ses talons sur les parquets sonores, avec le piétinement d'un troupeau débandé, lâché au milieu de la propreté nue et recueillie des salles.
    M. Madinier se taisait pour ménager un effet. Il alla droit à la Kermesse de Rubens. Là, il ne dit toujours rien, il se contenta d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil égrillard, Les dames, quand elles eurent le nez sur la peinture, poussèrent de petits cris ; puis elles se détournèrent, très rouges. Les hommes les retinrent, rigolant, cherchant les détails orduriers.
    « Voyez donc ! répétait Boche, ça vaut l'argent. En voilà un qui dégobille. Et celui-là, il arrose les pissenlits. Et celui-là, oh ! celui-là... Ah bien ! ils sont propres, ici.

    - Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son succès. Il n'y a plus rien à voir de ce côté. »
    La noce retourna sur ses pas, traversa de nouveau le salon carré et la galerie d'Apollon. Mme Lerat et Mlle Remanjou se plaignaient, déclarant que les jambes leur rentraient dans le corps. Mais le cartonnier voulait montrer à Lorilleux les bijoux anciens. Ça se trouvait à côté, au fond d'une petite pièce, où il serait allé les yeux fermés. Pourtant, il se trompa, égara la noce le long des sept ou huit salles, désertes, froides, garnies seulement de vitrines sévères où s'alignaient une quantité innombrable de pots cassés et de bonshommes très laids. La noce frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis, comme elle cherchait une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut une nouvelle course immense ; les dessins n'en finissaient pas, les salons succédaient aux salons, sans rien de drôle, avec des feuilles de papier gribouillées, sous des vitres, contre les murs. M. Madinier, perdant la tête, ne voulant point avouer qu'il était perdu, enfila un escalier, fit monter un étage à la noce. Cette fois, elle voyageait au milieu du musée de la marine, parmi des modèles d'instruments et de canons, des plans en relief, des vaisseaux grands comme des joujoux. Un autre escalier se rencontra, très loin, au bout d'un quart d'heure de marche. Et, l'ayant descendu, elle se retrouva en plein dans les dessins. Alors, le désespoir la prit, elle roula au hasard des salles, les couples toujours à la file, suivant M. Madinier, qui s'épongeait le front, hors de lui, furieux contre l'administration, qu'il accusait d'avoir changé les portes de place. Les gardiens et les visiteurs la regardaient passer, pleins d'étonnement. En moins de vingt minutes, on la revit au salon carré, dans la galerie française, le long des vitrines où dorment les petits dieux de l'Orient. Jamais plus elle ne sortirait. Les jambes cassées, s'abandonnant, la noce faisait un vacarme énorme, laissant dans sa course le ventre de Mme Gaudron en arrière.

    « On ferme ! on ferme ! » crièrent les voix puissantes des gardiens.

    Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu'un gardien se mît à la tête, la reconduisît jusqu'à une porte. Puis, dans la cour du Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au vestiaire, elle respira.

Consultez les éditions hypermédias ci-dessous, qui présentent le même texte avec des liens aux oeuvres d'art mentionnées :

Au Louvre avec Zola (Une visite au Louvre avec une classe de terminale L, Mme Desgranges)
L'assommoir : la visite au Louvre en hypertexte (Les saucissons chauds, Michael Lastinger)

 


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996. Mis à jour le 22 septembre 1999