Le XIXe siècle électronique

4. Flaubert
Quest-ce quon est en droit dattendre dun site Internet?
notamment dun site consacré à un auteur, et encore à un grand auteur, à un
auteur qui, plus que quiconque, sest soucié du menu détail, qui a pesé et
soupesé dinnombrables fois les effets spécifiques de lemploi de tel mot dans
tel contexte, qui a étudié à fond les effets rythmiques de sa phrase et qui sest
consacré à la recherche de lharmonie parfaite entre signification et expression
phrastique...
Poser la question de cette manière sous-entend une sensibilité envers
luvre flaubertienne et un dévouement aux recherches sur lermite de
Croisset qui seraient à la hauteur de lobjet détude. Sans doute est-ce trop
demander, car malgré de réels progrès, Internet demeure encore aujourdhui un
médium instable, fuyant, où la rapidité et la facilité daccès à des quantités
illimitées dinformations donne lieu à un sentiment dhyperactivité
engendrant limpression que limmédiatement accessible est la seule réalité
qui vaille. Ce qui à son tour donne lieu au désir de rendre accessibles le plus
rapidement possible la somme dinformations intéressant tel individu à tel moment.
Il sagit là dun processus aux antipodes de la recherche telle que nous
lavons toujours conçu en sciences humaines, celui dune longue et patiente
maturation didées nourrie par dinnombrables heures en bibliothèque pendant
lesquelles on consulte livres, articles, manuscrits qui sont eux aussi le fruit dun
processus analogue. Exemple : si on se sert du moteur de recherche «Google » (www.google.com) pour entamer des recherches sur Flaubert
la page publicitaire du site annonce que 1,346,966,000 sites sont répertoriés. On tape
le nom « Flaubert », on lance la recherche et en 0,2 secondes lon obtient 64 500
réponses (je dis bien soixante quatre mille cinq cents)! La rapidité de la recherche
na dégal que la quantité de références obtenues. Mais dès quon
entreprend la longue, la patiente vérification des liens proposés (on ne vérifie pas
tout, car on mettrait six mois de travail à plein temps pour le faire) on découvre que
la plupart sont éphémères, superficiels ou ont carrément disparu. Même si lon
se sert dun logiciel comme Copernic 2001 (www.copernic.com)
qui exploite 80 moteurs de recherche et un système de filtrage hautement performant afin
de rejeter les résultats peu pertinents lon obtient quand même le nom de 203 sites
qui normalement valent la peine dêtre interrogés.
Or, un seul site vaut le détour... et deux autres méritent une mention honorable. Les
autres nont rien ou presque rien à proposer au spécialiste ou à lamateur de
Flaubert. (Que lon me permette cependant une parenthèse importante : fabula
[http://www.fabula.org/actualites/article553.php]
fait état dun projet de site, comme on souhaiterait en avoir, dirigé par Yvan
Leclerc, directeur du Centre Flaubert à lUniversité de Rouen. Le projet, annoncé
en mars 2000 devait se réaliser au dernier trimestre de lan 2000. Il est décrit en
ces termes : « Lieu de rencontre entre chercheurs et lecteurs, enseignants et
étudiants, mais aussi entre conservateurs, bibliothécaires, éditeurs, libraires
d'anciens, collectionneurs, experts et marchands d'autographes, le site Flaubert se veut
généraliste et pluriel, ouvert à toutes les tendances de la critique et à toutes les
explorations. » On attend sa réalisation avec impatience...)
Commençons par le site le plus innovateur, dune certaine manière, http://www.francelink.com/radio_stations/sorbonne/rey.html
qui permet d« assister » à une série de dix cours préparés par Pierre-Louis
Rey sur Madame Bovary. On écoutera la voix mélodieuse de Rey ainsi que ses
analyses judicieuses en realaudio (www.realaudio.com)
alors quon poursuit la quête cybernautique de Flaubert. Cest là une
exploitation tout à fait remarquable des possibilités dInternet : des cours
dun professeur de la Sorbonne rendus accessibles à qui sy intéresse à
nimporte quel moment du jour ou de la nuit. Une fois que les difficultés techniques
associées à la diffusion dimages télévisées de qualité seront définitivement
résolues (ceci dans un avenir très proche) lon disposera dun outil
pédagogique de tout premier ordre : la conférence universitaire au bout des doigts...
Lautre réalisation quil convient de mettre en valeur est celle dune
étudiante chinoise qui aurait fait la connaissance de Jacques Neefs alors quil
faisait une tournée de conférences en Chine et qui aurait décidé de poursuivre des
études de doctorat sous sa direction à Paris VIII.
http://membres.lycos.fr/sunqian/sommaire.html
donne lintégralité de la thèse de Qian Sun intitulée « Poétique et génétique
de lespace dans Hérodias de Flaubert ». En plus de la thèse ce site propose des
liens (dont quelques-uns semblent uniques à ce site et qui malheureusement ne
fonctionnent pas) vers dautres sites flaubertiens. Cest ainsi quon fera
un saut vers la page assez sommaire de la BnF : http://www.bnf.fr/web-bnf/pedagos/dossitsm/b-flaube.htm.
Qian Sun propose également le texte « intégral » de Bouvard et Pécuchet, de Madame
Bovary et dUn Cur simple dans ce qui semble être sa propre
saisie de ces uvres ainsi quun lien vers La Légende de Saint Julien
l'Hospitalier à http://www.swarthmore.edu/Humanities/clicnet/litterature/classique/flaubert/julien.1.html.
Lon regrette quaucune indication bibliographique nest fournie pour ces
textes ce qui les rend inexploitables. Le même commentaire simpose pour les textes
regroupés sur le site ABU (http://abu.cnam.fr/BIB/auteurs/flaubertg.html)
: Bouvard et Pécuchet, Madame Bovary, L'Éducation sentimentale,
Salammbô et Un Cur simple. Il est grand temps que ce site,
uniquement voué à la diffusion de textes littéraires numérisés, adopte une politique
raisonnée portant sur le choix de texte présenté et sur les détails bibliographiques
qui laccompagnent. Lon sétonne également que La Bibliothèque
électronique de Lisieux (http://www.bmlisieux.com/litterature/flaubert/flaubert.htm)
présente, en mode transcription, huit lettres à Louise Colet sans aucun renseignement
supplémentaire de quelque ordre que ce soit. Le contraste est frappant lorsquon se
rend au serveur Gallica de la BnF (http://gallica.bnf.fr/) où lon découvre 49 titres
numérisés, en mode image ou en mode texte allant de lindispensable édition de Madame
Bovary procurée par Claudine Gothot-Mersch (mode texte) à lédition
Charpentier (1879) de Salammbô (mode image) ou la Correspondance
disponible en mode image en lédition Conard ou celle du Club de l'honnête homme,
1974. Une recherche lancée dans le même site mais en utilisant une adresse différente
(http://catalognum.bnf.fr/html/i-frames.htm)
fait découvrir 132 réponses à la requête « Flaubert » dont treize éditions
différentes de LÉducation sentimentale y compris celles chez Charpentier
en 1889 et 1891 (mode image). Le chercheur flaubertien risque de trouver son bonheur dans
ce site sans avoir à se déplacer. En effet le programme de numérisation de textes de la
BnF commence à rendre la recherche accessible à tous absolument libre de
frontières ce qui est le véritable atout dInternet. Un autre commentaire
simpose : le site de la BnF rend quasiment caducs ceux de lABU
ou de Clicnet pour ce qui est des études flaubertiennes. Pourquoi aller chercher
un texte de paternité douteuse chez ABU lorsquon peut obtenir le même
titre en édition scientifique ou édition originale à la BnF.... Une exception
serait le Dictionnaire des idées reçues que lon découvrira uniquement
dans les uvres complètes en une édition protégée « au titre de la
propriété littéraire et artistique. Pour le consulter, vous devez vous rendre à la
Bibliothèque nationale de France ». Or, un site consacré exclusivement à cet
ouvrage (http://www.multimania.com/gustaveflaubert/pagedegarde.htm)
annonce ceci : « Il vous est présenté ici Le dictionnaire des idées reçues dans
sa version la plus complète, issue notamment des éditions Aubier et Garnier-Flammarion.
». Lauteur du site est trop modeste pour donner son nom, mais il faut le féliciter
davoir rendu ce texte aisément accessible et dune navigation agréable (même
si on aurait souhaité une explication plus développée des choix éditoriaux
pratiqués...) Un site semblable (mais sans justification bibliographique aucune) se situe
au http://ulysse.iie.cnam.fr/brechemi/dictionnairedesideesrecues.html.
Quant aux autres sites flaubertiens je me contenterai de quelques remarques rapides
(exception faite pour le seul vraiment sérieux dont je parlerai en dernier). http://abdelmes.multimania.com/parcours.htm,
site de lÉcole normale supérieure de Meknès, Centre de préparation à
l'agrégation de français donne un essai de Messaoudi Abdelhafed intitulé «
Flaubert et son livre sur rien » qui ne manque pas dintérêt. On
remerciera également Pierre Cohen Bacrie davoir consacré une partie de sa page
(http://www.microtec.net/pcbcr/flaubert.html)
à larticle de Baudelaire sur Madame Bovary (les liens fournis par PCB vers
certaines uvres ne fonctionnent cependant pas...). Quant au site élégant de
lITEM (http://www.item.ens.fr/contenus/equiprojet/EQPaccueil.htm)
il est décevant à bien des égards car il donne des informations de base mais aucune
aide à la recherche et lon connaît la richesse de ses collections ainsi que
limportance des recherches qui sy accomplissent. Par contre, deux sites
normands, http://www.chu-rouen.fr/musee/index.htm
et http://auteurs.normands.free.fr/la_maison_de_flaubert.htm,
fournissent des moments agréables à celui qui décide dexplorer le Musée
Flaubert et d'Histoire de la Médecine. Et un autre site, lui aussi normand, que
lon doit aux élèves de 5ème2 du collège Join Lambert de Rouen (http://auteurs.normands.free.fr/) démontre
quInternet est la voie davenir de la jeunesse. Il présente une belle
iconographie flaubertienne, il est dune navigation rapide et aisée, et il est
agréable à lil.
On aimerait pouvoir en dire autant du dernier site recensé dans cette chronique. Il
sagit de celui, qui ne manque pas dun certain intérêt, de J.B. Guinot
(http://perso.wanadoo.fr/jb.guinot/pages/accueil.html).
Disons tout de suite que la présentation visuelle est bien en deçà de la qualité du
contenu du site. Cest dommage car cela crée demblée une impression
défavorable dont on ne réussit pas à se défaire entièrement. Flaubert méritait mieux
quun cahier en spirale et il aurait détesté les points dexclamation dansants
qui nous accueillent en première page ainsi que les icônes qui renvoient à
dautres sites où celui de Guinot est répertorié. (note de 2002: la
présentation renouvelée de ce site rend caduc le précédent commentaire). À titre de comparaison je
renvoie le lecteur au site de Jacques Lemaire sur les poètes romantiques et symbolistes
(http://poetes.com/). Sur le plan visuel, ludique et
technique il est difficile dimaginer mieux. Surtout il y a chez Lemaire un effort
pour harmoniser le fond et sa présentation qui aurait certainement plu à lauteur
de Madame Bovary. Si Guinot pouvait adopter les techniques de Lemaire il aurait
un site tout à fait présentable. Car indépendamment de ces critiques et de certaines
réserves portant sur labsence de renvois bibliographiques (toujours le même
problème!) le site de Guinot, dans les limites quil se donne, est tout à fait
respectable. Il est organisé autour de cinq grands axes : vie, uvres,
amis, textes, amours. On pourrait contester le bien-fondé de
ces divisions pourquoi séparer « uvres » et « textes », par exemple...
mais certaines richesses que lon découvre dans ces pages compensent largement de
telles vétilles. La principale rubrique est la « vie » de Flaubert où lon
découvre une chronologie avec des liens explicatifs. Cest ainsi que sous « enfance
(1821-1835) » lon découvre des détails sommaires avec liens vers dautres
pages (p.e. la nourrice Julie dépeinte sous les traits de Félicité dans Un
Cur simple ou des informations sur Ernest Chevalier avec extraits de lettres).
Il y a aussi des liens vers dautres pages qui donnent des renseignements
supplémentaires (dont un extrait du journal des Goncourt sur Le Garçon, par
exemple). En somme, il y a là un réel effort pour esquisser un portrait des événements
marquants de la vie de Flaubert étayé par des textes appropriés. Certes, le public
visé nest pas le spécialiste de Flaubert mais plutôt lélève du bac, et le
connaisseur y découvrira peu de choses nouvelles. Néanmoins ce site est tellement
supérieur aux autres sites flaubertiens quen attendant le développement de celui
du Centre Flaubert (espérons quil tiendra ses engagements en se montrant
digne de lauteur) cest certainement ici quil faut se rendre.
Andrew Oliver
Université de Toronto
POST-SCRIPTUM
Le site du Centre Flaubert a ouvert ses portes cybernautiques le 8 mai 2001 (http://www.univ-rouen.fr/flaubert/). Cest un
véritable foyer de recherche et devient désormais, comme il se doit, le point focal des
études flaubertiennes. Agréable à lil, il est dune facilité de
consultation exemplaire. On félicite Yvan Leclerc et son équipe de la qualité de la
présentation. Le site sorganise autour de onze rubriques différentes : Accueil;
uvres; Manuscrits; Correspondance; Biographie; Bibliographie;
Collèges et lycée; Revue; Débats critiques; Club; Thèses. En plus de précisions
importantes sur la vie et sur luvre de Flaubert, chaque rubrique donne des
liens vers dautres sites où lon glane dautres informations pertinentes
: cest ainsi que « uvres » renvoie vers les meilleures éditions disponibles
sur Internet et que «Bibliographie » permet daccéder au Système
universitaire de documentation où lon repère 1,838 réponses à
lenquête « Flaubert » ouvrages où il est question de notre auteur avec la
côte et localisation de la bibliothèque où ils se trouvent. Le site dYvan Leclerc
est en développement constant : cest ainsi que le catalogue complet des manuscrits
détenus par la bibliothèque municipale de Rouen est promis pour la fin du mois de mai
2001. On nous promet également une édition hypertexte du manuscrit de Madame Bovary
en partenariat avec la Bibliothèque municipale de Rouen (2003). La note liminaire
précise « Il sera possible, à partir d'un passage du roman, d'accéder aux différents
états de sa rédaction, présentés dans l'ordre chronologique. Les 4392 pages du dossier
manuscrit seront ainsi reliées à la version imprimée. Cette réalisation hypertexte se
place dans la continuité de la thèse de Marie Durel, Classement et
analyse des brouillons de Madame Bovary de Gustave Flaubert, soutenue à
l'Université de Rouen en janvier 2000. » Ce sera là une réalisation idéale des
possibilités offertes par Internet et il faut espérer quelle sera suivie
dinitiatives semblables pour dautres textes... Figure également sur ce
novueau site Flaubert le premier numéro de La Revue Flaubert avec des articles
en format PDF (Claudine Gothot-Mersch, « Flaubert dans les lettres de la cinquantaine »;
Amélie Djourachkovitch, « En fait de nouvelles »; Pierre-Jean Dufief, « La place de
léchange Flaubert-Goncourt dans le t. IV de la Pléiade. De la correspondance à
trois à une correspondance à deux »; Rosa M. Palermo di Stefano, « Les itinéraires
textuels dune Correspondance »; Michel Martinez, « La "phrénésie" de
l'idéal »; Yvan Leclerc, «Sept années noires»). Autre innovation, le site propose des
« Débats critiques ». Il est précisé que « pour tenter de transformer le compte
rendu traditionnel à une voix en un véritable débat critique, nous ouvrons ici un
espace de commentaires multiples, libres dans leur ton et dans leur forme, allant de la
note de lecture à l'article de fond sur les éditions et sur les publications récentes.
Plusieurs contributions spontanées sont souhaitées pour chaque titre, l'auteur étant
invité à participer au débat. Le responsable du site reçoit les interventions et en
assure la diffusion. » Et Yvan Leclerc de proposer des comptes rendus de plusieurs
ouvrages récents.
Ce nouveau site remarquable donnera un souffle nouveau aux études flaubertiennes et
servira de modèle à ceux qui développent des sites consacrés à dautres auteurs.
|