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Le XIXe siècle électronique

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5. Baudelaire

L’œuvre et la vie passionnées et passionnantes de l’auteur des Fleurs du mal servent d’inspiration à la présente chronique. Comment ne pas imaginer de beaux sites consacrés à la poésie de Baudelaire avec une atmosphère exotique et sensuelle où les doux bercements des poèmes seraient accompagnés d’une iconographie d’époque présentant le poète et ses maîtresses, les voyages vers « la langoureuse Asie » ou « la brûlante Afrique » ou ceux, non moins hallucinants, suscités par le vin ou par le haschich des « Paradis artificiels »? N’allais-je pas découvrir des sites où l’harmonie visuelle – une belle configuration d’images, de couleurs et une typographie élégante – m’inviterait une fois de plus à naviguer les belles mers baudelairiennes et à m'enivrer « ardemment des senteurs confondues/De l'huile de coco, du musc et du goudron. »? N’y aurait-il pas des enregistrements de certains des plus beaux poèmes en langue française par des voix professionnellement initiées aux mélodieux secrets de la prosodie? N’y aurait-il pas des fragments de manuscrits, reproduction de lettres à Jeanne Duval ou à Madame Sabatier, des détails sur le voyage à l’île Maurice et à la Réunion ou sur les rapports houleux du poète avec sa mère et le général Aupick. On aurait de la difficulté à concevoir un matériel plus riche pour un site Internet. Or, la réalité actuelle est bien en deçà de ce qu’on était en droit d’attendre et il existe très peu de sites consacrés à Baudelaire qui valent vraiment le détour. Le moins que l’on puisse dire est que c’est décevant et l’on a du mal à trouver une explication satisfaisante à cet état de choses. Dire qu’Internet en est à ses tout débuts, et qu’il ne faut pas avoir des espoirs peu réalistes, est en partie vraie mais une telle remarque ne tient pas compte des réels progrès accomplis pour d’autres auteurs (dont Rimbaud en l’honneur duquel les amateurs passionnés s’en sont donné à cœur joie à proliférer les sites). Il est pourtant vrai que les choses évoluent avec une rapidité vertigineuse et peut-être, avant même que cette chronique ne soit imprimée, un site inconnu mais actuellement en préparation aura donné « un frisson nouveau » aux études baudelairiennes sur Internet... Espérons-le du moins...

Contrairement à la démarche habituellement adoptée dans ces pages (démarche conditionnée sans doute par une éducation puritaine qui voulait que l’on garde la meilleure part du gâteau pour la dernière bouchée du repas), j’évoquerai tout de suite les sites qui semblent présenter le plus d’intérêt pour le chercheur universitaire à commencer par le serveur Gallica de la BnF (http://gallica.bnf.fr/classique/) où l’on découvre en libre disposition les titres et éditions suivants : Curiosités esthétiques ; L’art romantique : et autres oeuvres critiques ; textes établis par Henri Lemaître... Paris, Bordas, 1990; Petits poèmes en prose : (Le spleen de Paris) choix de variantes par Henri Lemaitre... Paris, Garnier, 1980; Les fleurs du mal ; Les épaves ; Bribes relevé de variantes par Antoine Adam... Paris, Bordas, 1992; Lettres : 1841-1866... Paris : Société du Mercure de France, 1906. Quelle joie en effet de pouvoir consulter sur écran la rarissime édition originale des Fleurs du mal et même de la télécharger en format PDF ou TIF, de pratiquer la même démarche pour les éditions de 1861 et de 1868, de les imprimer chez soi et les confronter l’une à l’autre. Ce sont-là de réels progrès dans les conditions matérielles de la recherche qui ouvrent des possibilités inespérées à ceux et à celles qui n’habitent pas près des berges de la Seine. Il est vrai que l’image numérisée ne pourra jamais se substituer à la consultation du livre pour certains types de recherche (textologiques notamment où les questions de filigrane, d’imposition typographique, de reliure obligent à une étude minutieuse de l’objet lui-même), toujours est-il que l’on ne saurait surestimer les avantages offerts par cette nouvelle ressource.

Conçu dans le même esprit, mais moins heureux dans sa réalisation, le site du très important W.T. Bandy Center for Baudelaire and Modern French Studies de Vanderbilt University (http://webz.library.vanderbilt.edu:8202/WebZ/VUAuthorize?sessionid=0) permet de consulter le catalogue des 10 000 titres sur Baudelaire détenus par ce centre de recherche. L’inconvénient majeur? il faut connaître à l’avance le titre que l’on recherche (qui n’est d’ailleurs pas consultable en ligne) avant de formuler une demande de prêt par le service de prêt entre bibliothèques. Un moteur de recherche assez souple permet cependant de formuler des requêtes plus vagues. Ainsi si l’on s’intéresse à la manière dont Baudelaire exploite « la chevelure » on découvre que le centre détient vingt-deux livres et articles où il en est question.

Ce sont-là les deux seuls sites (à ma connaissance du moins) qui doivent intéresser tout particulièrement le chercheur universitaire.

En revanche il existe un petit nombre de sites, de grand intérêt, qui visent un public moins spécialisé ou qui se destinent carrément au lycéen. Celui de Jacques Lemaire (http://poetes.com/baud/index.htm) a déjà fait l’objet d’éloges dans des chroniques antérieures (nº 32 et nº 33) et les commentaires formulés auparavant à propos de Hugo s’appliquent également à la partie du site consacré à Baudelaire (c’est-à-dire harmonie visuelle, navigation facile, quantité de renseignements utiles, mais insuffisance des notes explicatives et des renvois bibliographiques). Le site donne l’intégralité des Fleurs du mal dans l’édition de 1861, Le Spleen de Paris aussi bien qu’un choix d’articles critiques. Lemaire met également à la disposition du lecteur un certain nombre de textes téléchargeables dont Les Paradis artificiels, Du vin et du haschisch comparés comme moyens de multiplication de l'individualité, La Fanfarlo et Mon cœur mis à nu. Une fois de plus on ne peut que regretter les informations bibliographiques lacunaires. Ceci dit on a du plaisir à parcourir ce site et même à profiter des jeux de connaissances des auteurs offerts en fin de parcours.

Un site toujours en construction, mais très prometteur, se trouve au http://baudelaire.litteratura.com/. Il s’organise autour de quatre rubriques : Œuvre, Vie, Regard, Recherche avec des sous-catégories pour chaque rubrique. Ainsi Œuvre se divise en poèmes en vers, poèmes en prose, nouvelles, critiques. L’auteur du site préfère conserver l’anonymat (nous apprenons seulement que le site a été conçu par KadysseNet) ce que l’on regrette car nous avons affaire ici à un design professionnel de qualité. La page d’accueil, pour mon goût personnel, est particulièrement agréable avec un collage d’images de Baudelaire au centre et, à gauche, une série de tableaux associés à différents aspects de la vie et de l’œuvre du poète. Il y a ici une belle exploitation du javascript, langage informatique qui facilite l’animation graphique et des effets de fondu enchaîné. Je m’attarde ici sur la présentation visuelle d’une part en raison de la recherche évidente qu’il y a eu (n’oublions pas que le visuel, l’exploitation de la couleur sont l’atout d’Internet) et d’autre part parce que le site n’est pas achevé et qu’il est par conséquent difficile d’en évaluer le contenu. (Par exemple, la rubrique Œuvre donne le texte de 1861 des Fleurs du mal, Petits poèmes en prose (1864) mais la catégorie « nouvelles » est vide et « critiques » contient plusieurs textes allant d’un essai sur la photographie au célèbre essai sur Mme Bovary.... mais aucune indication sur ce qui a déterminé le choix des textes ni sur leur provenance etc.) Sur le plan visuel les textes sont présentés avec une typographie  où des caractères blancs se détachant sur un fond rouge/brun foncé – ce qui n’est pas désagréable; on peut même changer la taille des caractères, mais le choix n’est pas enregistré en mémoire et faut à chaque fois renouveler l’option. Malgré la recherche évidente dans la conception du site on peut néanmoins regretter l’approche scolaire adoptée pour la présentation des textes : ceux-ci sont affichés sous forme de liste et l’on doit cliquer sur une case déjà cochée pour y accéder...

Il existe encore un site qui tente de donner une vision d’ensemble de notre poète. Il s’agit de http://www.remue.net/litt/baudelaire.html, dirigé par François Bon, site un tantinet curieux avec sa page d’accueil gothique en apparence, et sa présentation un peu confuse mais qui déborde malgré tout sur un matériel intéressant – Baudelaire traducteur de Poë avec un lien vers une édition bilingue de Man of the Crowd, par exemple, accompagnée d’une étude critique par F. Bon. Remue.net présente en outre une bonne sélection de liens à suivre. L’idée directrice est de profiter des sites existants plutôt que de redoubler leur contenu et en même temps de donner un certain nombre d’éléments en exclusivité tels l’article de Proust sur Baudelaire (http://www.remue.net/litt/baudelproust.html). C’est ainsi que pour une consultation des Fleurs du mal   F. Bon nous dirige sur le site genevois de Pierre Perroud, http://www.ge-dip.etat-ge.ch/athena/baudelaire/baud_flm.html lequel donne l’édition de 1861 avec des fichiers téléchargeables en format html et rtf.

Les autres sites recensés dans ces pages se concentrent sur un seul aspect de la production baudelairienne, la plupart, comme on pouvait s’y attendre, prenant comme point de mire Les Fleurs du mal. À cet égard celui qui présente le plus grand intérêt est Baudel’web (http://www.multimania.com/halex/baudel/baudel/index2.htm), site technologiquement avancé avec son exploitation du java script afin de faciliter la consultation rapide et aisée de n’importe laquelle des trois éditions majeures des Fleurs du mal, celle de 1857,de 1861 ou de 1868. Il s’agit en fait du même texte, sans variantes, pour les trois éditions avec une simple redistribution des poèmes conformément à l’ordre adopté en 1857, 1861 ou 1868. L’auteur du site (lui aussi anonyme) a tenu à fournir des notes explicatives sur des questions de vocabulaire qui ne seront pas sans utilité pour bon nombre de lecteurs. Par ailleurs il y a un enthousiasme manifeste pour Baudelaire qui transparaît dans ce site : l’on s’étonne par conséquent des choix opérés sur le plan visuel – un fond noir sur lequel se greffent des caractères typographiques de couleurs différentes ce qui donne un caractère lugubre à l’ensemble qui n’est certainement pas voulu.

http://perso.respublica.fr/pro_phil/table/table.html, site personnel de Philippe Roy, se distingue par sa maquette intéressante et agréable et la navigation simple et facile entre les différents poèmes. Il est pourtant regrettable qu’il soit hébergé chez la société respublica.fr qui insiste pour encombrer l’écran d’un panneau publicitaire et de couleurs criardes qui jurent complètement avec le site.

L’université de Paris 8, dans sa section hypermédia,(http://hypermedia.univ-paris8.fr/bibliotheque/Baudelaire/Baudelaire.html) se contente de donner une simple présentation du texte de 1861 sans notes explicatives ni commentaires, alors que le florilège des services culturels (site disparu) donne le texte de seulement dix-neuf poèmes, sans commentaire et sans justification du choix. Et le site du Club des poètes nous réserve des surprises (http://franceweb.fr/poesie/baudel1.htm) car la présentation de Baudelaire est on ne peut plus impressionniste et fragmentaire. Elle s’ouvre sur« Enivrez-vous » mais par la suite la navigation est peu intuitive et s’ouvre sur un petit nombre de textes dont le plus intéressant est la reproduction du fragment d’une lettre rédigée par le jeune Baudelaire (http://franceweb.fr/poesie/baudel2.htm). Malheureusement l’image est de piètre qualité et l’on a énormément du mal à déchiffrer quoi que ce soit.

Les enseignants du secondaire s’intéresseront tout particulièrement à l’étude de « L’Invitation au voyage » que l’on trouve au http://www2.ac-lyon.fr/enseigne/lettres/baudinvi/invitvoy.shtml. La conception pédagogique est tout à fait honorable même si bon nombre de liens vers d’autres sites dont celui-ci cherche à tirer profit sont périmés. Sept catégories s’ajoutent à l’étude du poème lui-même : Biographie (lien vers le Club des poètes http://franceweb.fr/poesie/baudel1.htm); bibliographie (à constituer soi-même); Les Fleurs du mal (http://www.ge-dip.etat-ge.ch/athena/baudelaire/baud_flm.html) ; Résonances – échos d’autres poèmes de Baudelaire mais dont bon nombre de liens ne fonctionnent plus; Notes explicatives et de commentaire... (très sommaires); Versification (simple); et Style, écriture (également simple). Avec une sérieuse mise à jour ce site pourrait pleinement remplir ses ambitions auprès des élèves du bac.

Enfin, également destiné aux élèves du secondaire, le site de Jean-Claude Cau sur Le Spleen de Paris (http://www.multimania.com/jccau/ressourc/biblio/baudel/index.htm) fournit d’excellentes ressources pédagogiques (études avec questions) ainsi que le texte intégral du recueillisible sur écran ou téléchargeable.

La dernière catégorie de sites baudelairiens à explorer est celle des essais critiques. On se rendra à la Bibliothèque de Lisieux (http://www.bmlisieux.com/litterature/baudelaire/baudelai.htm) afin de parcourir Morale du joujou (1853); Comment on paie ses dettes quand on a du génie (1845); Madame Bovary par Gustave Flaubert (1857); Conseils aux jeunes littérateurs (1846); Les Drames et les romans honnêtes (1857); L'Ecole païenne (1853); Choix de maximes consolantes sur l'amour (1846). Si on s’intéresse à Baudelaire et les arts plastiques, par contre, on consultera avec plaisir le beau site sur Baudelaire et Delacroix monté par par Danielle Girard avec des élèves de seconde 4 du Lycée Jeanne d'Arc de Rouen http://www.ac-rouen.fr/lycees/jeanne-d-arc/romantik/louvre-1/reseau/accueil2.html). Il s’agit là d’un exercice pédagogique interdisciplinaire admirablement mené. Dans le même ordre d’idées un petit voyage en Italie n’est pas sans intérêt car l’on y découvre (http://digilander.iol.it/charlesbaudelaire/index2.htm) une présentation sur Baudelaire et ses rapports avec les peintres et la peinture à travers ses poèmes (« Les Phares », « L’Idéal », « Le Masque », « Danse macabre », « Honoré Daumier », « Lola de Valence », « Sur le Tasse en prison », « La Corde » [Spleen de Paris]. Les rapprochements entre peinture et poésie sont convaincants et la reproduction des tableaux d’excellente qualité. On trouvera également sur ce site le texte sur les Salons de 1845, de 1846 et de 1859.

La publication sur Internet d’essais critiques sur une œuvre ou un auteur n’est pas encore entrée dans les mœurs en raison des problèmes évidents de copyright et d’évaluation par les pairs. Petit à petit ces questions trouveront des solutions et le jour viendra oùla publication cybernautique concurrencerala publication dans les revues savantes traditionnelles. On s’étonnera peu cependant de découvrir sur Internet deux essais critiques seulement consacrés à Baudelaire (indépendamment de celui de François Bon précédemment mentionné) et dans les deux cas ils ont fait l’objet d’une publication antérieure : http://www.magazine-litteraire.com/archives/ar_400.htm reproduit l’article de Guy Sagnes « Baudelaire : Spleen, ennui, mélancolie », publié dans le no 273, janvier 1990 du Magazine littéraire et http://www.maulpoix.net/baudelaire.html donne l’essai de Jean-Michel Maulpoix « J'aime les nuages... » (extrait de La poésie comme l'amour. Mercure de France, 1998).

Avant d’abandonner cette randonnée cybernautique baudelairienne nous nous offrirons le plaisir d’une halte dans quelques sites destinés aux amateurs et curieux. http://asp.terresdecrivains.com/TE2001/ permet de faire un peu de tourisme littéraire parisien grâce à une liste des demeures parisiennes du poète alors que http://www.de-cujus.com/dossiers/baudelaire/baudelaire_genea.html permet d’explorer la généalogie de la famille et http://www.astrologie-siderale.com/pag8.htm la configuration des planètes au moment de sa naissance... c’est plaisant et on ne prétend pas que cette configuration détermine le génie de Baudelaire!!

Les sites Internet ici explorés ont certainement des qualités à proposer. Une chose frappe cependant. Indépendamment des sites à ambition pédagogique ou interdisciplinaire aucun ne semble s’être donné un but précis et l’on tombe souvent dans la redite et dans la vulgarisation. Pourquoi multiplier, sans prétention scientifique aucune, les reproductions du texte des Fleurs du mal ou de Spleen de Paris? Certes une transcription exacte, en mode texte, des différentes éditions, de préférence avec variantes, serait d’une utilité certaine pour tel type d’analyse informatisée (lexicométrique ou stylistique, par exemple). Mais un texte de paternité douteuse, sur écran, ne pourra jamais rivaliser avec les nombreuses éditions sous forme de livre dont on connaît la valeur scientifique et que l’on a du plaisir à feuilleter. Il me semble qu’un site sérieux sur un auteur se doit de rassembler des informations difficilement accessibles autrement : renseignements bibliographiques (y compris thèses soutenues et en cours), documents rares, iconographie (réel avantage par rapport au livre où le coût de la reproduction d’images est souvent prohibitif), éventuellement une chronologie détaillée de la vie de l’auteur, et, surtout, une rubrique « recherche » où le responsable du site rende compte de l’état présent des recherches dans le domaine en question. De tels sites commencent à exister pour certains auteurs (http://www.univ-rouen.fr/flaubert/ pour Flaubert, http://www.armance.com/ pour Stendhal, http://www.gidiana.net/ pour Gide). Il reste à souhaiter que parmi les nombreux spécialistes de Baudelaire il existe un collègue qui veuille relever le défi – créer un site vraiment digne du poète maudit....