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Le XIXe siècle électronique

 Le XIXe et les recherches sur Internet

 7 Rimbaud

 

« Comète », « étoile filante », « diable », « génie », Arthur Rimbaud, depuis son adolescence et le moment où il a commencé à  créer ses poèmes, n’a cessé de susciter éloges passionnés ou critiques sévères, parfois les deux en même temps. Cet enfant terrible, qui a érigé la provocation en un véritable art  autant par la manière dont il a fait de l’écriture le sens de la vie que par le renoncement, très jeune, à tout ce à quoi il avait semblé tenir, est certes un phénomène unique des lettres de l’époque « moderne ». Il est peu surprenant, par conséquent, que ce poète toujours singulièrement contemporain soit un objet  de culte dans ces sanctuaires de la modernité que sont devenus certains sites Internet. En effet, la renommée du poète de Charleville a donné lieu à un grand nombre de lieux de rencontre cybernautiques animés par des amateurs passionnés. Dans bien cas cette passion se traduit par une volonté d’animer le site par les ressources les plus sophistiquées des langages informatiques (notamment le java) tout en rendant la visite aussi  agréable que possible. La couleur, le son, l’image et, bien sûr, les poèmes eux-mêmes sont là en abondance. Somme toute une quête menée sur les traces de Rimbaud dans le cyberespace est une expérience agréable en raison même de l’enthousiasme pour le poète qui transparaît dans chaque site, même ceux à vocation « professionnelle » comme ceux de l’académie de Grenoble (http://www.ac-grenoble.fr/rimbaud/intro.htm) ou de l’inspection académique des Ardennes (http://www.ac-reims.fr/ia08/Rimbaud/). Ces deux sites offrent en effet un bon point de départ pour un voyage rimbaldien.

            La page d’accueil Rimbaud de l’académie de Grenoble est une véritable invitation à la découverte. Un portrait contemporain du poète — un peu clownesque avec les différents coloris utilisés pour le visage et les cheveux — entouré de trois rubriques, d’une écriture suggérant une éclatante jeunesse (« Rimbaud » en bleu, « Sa vie » en rouge, « Son œuvre » en jaune) s’impose d’emblée au visiteur. On a envie de continuer. Aussi choisit-on l’une des quatre portes d’entrée du site : « vie », « bibliographie », « lettres », « poèmes ». L’auteur anonyme du site divise la vie de Rimbaud en cinq périodes distinctes : 1854-61; 1862-68; 1869-70; 1871-73; 1874-91

           La période 1854-61, par exemple, retrace  l’enfance et les premières études du poète, le récit s’accompagnant de quelques illustrations de l’école, de Charleville, et de la famille. Ce sont des documents d’époque qui ne se distinguent pas par la qualité de reproduction ni par la manière dont ils sont mis en valeur sur un fond rose marbré. A vrai dire les détails fournis, en comparaison de ceux que l’on découvre sur d’autres sites, sont assez minces et le responsable de cette rubrique a l’habitude agaçante de renvoyer constamment à une même image lorsqu’un nom de personne ou de ville est mentionnée (douze fois le même lien pour une image de Charleville, dix fois les mêmes photos de Verlaine...).  Quant à la rubrique « bibliographie » elle présente trois catégories d’ouvrages : « Œuvres commentées de Rimbaud » (éditions modernes de l’œuvre poétique accompagnées d’une glose critique); « Travaux critiques sur son œuvre » (six titres seulement!); « Travaux biographiques sur Rimbaud » (de toute évidence l’intérêt principal de l’auteur du site puisqu’il mentionne soixante-six ouvrages publiés entre 1902 et 1991). L’intérêt commence a faiblir et l’on n’est guère rassuré par les « Lettres » : six lettres au total (à sa sœur, à Verlaine, à Demeny, à Izambard, à Banville et la dernière lettre du poète, au directeur des Messageries maritimes à Marseille).  Aucune explication, aucune justification, et le mystère s’accroît lorsqu’on clique sur un lien et que l’on entend une voix féminine lisant la lettre mais dont le son disparaît au bout de quelques mots. Quant aux poèmes eux-mêmes, le site nous présente un choix personnel, sans renseignements bibliographiques. On découvre même que les liens vers certains poèmes  ne fonctionnent pas du tout. Une visite qui commence bien mais qui se termine dans la déception.

            Le site de l’inspection académique des Ardennes est plus sobre, plus classique dans sa présentation que celui de l’académie de Grenoble. Il s’ouvre néanmoins de manière typiquement rimbaldienne — la transcription d’une lettre de l’adolescent à son professeur, Georges Izambard en date du 25 août 1870 : « Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! - Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai plus d'illusions. Parce qu'elle est à côté de Mézières, - une ville qu'on ne trouve pas, - parce qu'elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule, prudhommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! [...] Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j'espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin ; j'espérais surtout des journaux, des livres... Rien ! Rien ! Le courrier n'envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c'est la mort ! » De fait, sous ses airs mesurés (page d’accueil géométrique avec boutons et caractères verts sur fond représentant un papier blanc de qualité) ce site nous réserve d’agréables découvertes notamment sur le plan iconographique. Le bouton « choix de portraits » renvoie à une page où sont rassemblés une quinzaine d’images dont la plupart sont des dessins ou des caricatures captant le caractère essentiellement bohème et frondeur du poète. Je pense notamment aux croquis réalisés par Delahaye et par Verlaine. La « biographie », agrémentée de cartes et de plans retraçant les divers voyages de Rimbaud, est divisée en quatre parties : 1854-70  A l'école de la poésie; 1870-73 Entre tentation de l'absolu et abîmes d'encrapulement; 1874-80 Quand le "passant considérable" devient "l'homme aux semelles de vent"; 1880-91 Expérience du désert, expérience du silence. Comme l’indiquent les auteurs du site (dont Bertrand Courtaud, professeur de lettres, Alain Tourneux, conservateur des musées, Gérard Martin, directeur de la Bibliothèque municipale de Charleville) cette « [b]iographie sommaire [est] essentiellement tirée du livre : "Arthur Rimbaud 1854-1891. Portraits, dessins, manuscrits." ; éditions : "Réunion des Musées Nationaux" ; collection : "Les dossiers du musée d'Orsay". L’essentiel est pourtant là. Mon seul regret? la décision de renvoyer à d’autres sites pour les illustrations : le site que la société de film et de télévision, Circeto, a consacré à Rimbaud (http://www.imaginet.fr/rimbaud/) en est la principale source. C’est dommage car cela détourne l’attention des réelles qualités du site de l’inspection académique des Ardennes qui nous réserve encore des trouvailles. Je pense notamment à la belle iconographie de « Rimbaud en ses lieux » et à l’effort de lier texte et image, soit poème et lieu donné comme source d’inspiration, dans « Rimbaud en ses mots ». La visite se complète par la lecture du bref essai de Bertrand Courtaud, « De Charleville à Zanzibar » et par un aperçu du musée Rimbaud qui donne envie de s’y rendre. Bref, une visite touristique en pays rimbaldien où l’on passe de bons moments. Manifestement le site vise le lycéen et l’amateur de Rimbaud : les outils de recherche sont absents — bibliographie, recueils de poèmes, manuscrits. Ce site a fixé son créneau dans la constellation de sites Rimbaud et nous renvoie ailleurs, grâce à sa page de « liens », si nous souhaitons autre chose. C’est un peu dommage, car d’une part on a envie de savoir exactement quels sont les manuscrits aperçus sous verre au musée Rimbaud et d’autre part les liens vers d’autres sites sont présentés sans discrimination aucune. Chose plus curieuse encore, il n’y a pas de lien vers le seul site universitaire, celui monté à la bibliothèque de Paris VIII (http://hypermedia.univ-paris8.fr/bibliotheque/Rimbaud/Rimbaud.html). Ce dernier a la prétention de présenter les Œuvres complètes de Rimbaud, mais, chose curieuse, ne donne pas la moindre note ou indication bibliographique : et en ce qui concerne la correspondance, on se contente d’offrir des extraits, composés de la reproduction in extenso de onze lettres seulement, à nouveau sans notes, sans commentaire aucun...

            Le site Rimbaud le plus ambitieux  est celui, déjà mentionné, réalisé par des professionnels du film : (http://www.imaginet.fr/rimbaud/) et l’une des ambitions est de promouvoir les vidéos sur Rimbaud réalisés par la société Circeto. Nombreux seront les universitaires qui voudront rapidement tourner la page lorsqu’ils seront confrontés en page d’accueil à des affiches publicitaires. Ce site se proclame néanmoins « destiné à tous les passionnés de Rimbaud, de poésie et d'histoire littéraire. Il s'adresse autant aux amateurs, universitaires et chercheurs, qu'aux collégiens, lycéens et à leurs enseignants. » et veut présenter « tout Rimbaud » à travers « textes », « chronologie », « lieux » et « personnages ». Les textes de Rimbaud lui-même sont présentés dans l’ordre chronologique, d’abord les poèmes suivis des lettres (d’après quelles éditions? on l’ignore); s’y ajoutent des « témoignages et autres textes », notamment de Mallarmé, de Verlaine, d’Alfred Bardey et de la sœur du poète, Isabelle. Là encore on aurait aimé un commentaire explicatif indiquant les raisons du choix ainsi que des précisions bibliographiques. Le site donne pourtant une bibliographie à la fois des œuvres de Rimbaud (limitée à des éditions modernes disponibles en libraire) et d’ouvrages critiques consacrés au poète (organisé de manière curieuse et inhabituelle d’après l’ordre alphabétique des titres et non des auteurs!) La « chronologie » se veut également plus ambitieuse que celle que l’on rencontre sur d’autres sites car les événements de la vie de Rimbaud sont juxtaposés avec des événements historiques et littéraires. Le site présente en outre « Rimbaudzine », revue internet consacrée au poète, entreprise qui semble avoir tourné court puisque l’unique numéro a paru en 1997..., ainsi que « Répertoire » — une série de liens, avec documents explicatifs, menant vers d’autres sites ou organismes consacrés à Rimbaud. RimbaudWeb (nom officiel du site) constitue un réel effort pour mettre en valeur les textes du poète ainsi que les principaux épisodes de sa vie mouvementée. Il n’est pas sans points faibles néanmoins, notamment (et c’est étonnant pour un groupe professionnel) sur le plan du design. L’utilisation de majuscules en un caractère un peu enfantin avec des couleurs pour les voyelles (eh, oui!) se veut sans doute ludique, mais fatigue à la longue : d’autre part plusieurs liens internes ne fonctionnent pas (ex. chaque renvoi au portrait de la mère du poète). La notice d’ouverture nous assure que le site est constamment mis à jour. Espérons qu’on s’y remettra.

           Dans une chronique de ce genre on ne peut pas passer sous silence un certain nombre d’autres sites d’une importance certaine. Mentionnons tout d’abord http://www.poetes.com/rimbaud/, l’excellent site pédagogique de Jacques Lemaire qui impressionne visuellement (émergence d’une silhouette blanche sur fond noir de Rimbaud fumant une cigarette d’après le dessin de Delahaye) aussi bien que sur le plan du contenu où notre professeur de collège juxtapose tableaux des « grands » (Monet, Pissarro, Van Gogh) et poèmes de Rimbaud. Il s’agit d’un site de qualité réelle où l’effort de présentation a peu de rivaux : je pense notamment à la manière dont Lemaire illustre la chronologie de la vie de Rimbaud par des cartes postales d’époque, à la navigation facile et agréable du site. Comme toujours néanmoins on souhaiterait des détails bibliographiques sur les textes présentés....

            Impressionnants également sur le plan technologique sont deux sites de jeunes passionnés de Rimbaud : http://www.mag4.net/Rimbaud/ et http://www.arthurrimbaud.be. Le premier, « Arthur Rimbaud : biographie et poésie »  révèle une belle exploitation des capacités du langage java — des photos apparaissent  lorsque la souris passe par-dessus un nom mentionné dans le texte, par exemple. Sur le plan du contenu, ce site n’a rien à envier non plus à ses concurrents. On trouve rassemblé ici un nombre remarquable de dessins et de caricatures de Rimbaud (« Album Rimbaud »), une abondante correspondance, et, bien sûr, les poésies complètes. Visite de Charleville, photos de Roche, on a du plaisir à flâner sur les pages riches de site complexe où pourtant la navigation est des plus simples. Dommage que l’auteur tienne à préserver l’anonymat.

            Amandine Peeters de Bruxelles est l’auteur du deuxième site qui est organisé de façon intelligente et attrayante. Tout est fait avec goût ici depuis la page initiale jusqu’à la présentation du texte des poèmes. Le fond gris est agréable à l’œil et les caractères typographiques choisis évitent les excès d’autres sites. Tous les poèmes sont présentés (hélas, sans indication de provenance, mais seuls les universitaires semblent s’y intéresser....) ainsi qu’un choix de lettres, une biographie sommaire et une bibliographie assez bien garnie. Sur le plan technique c’est une réussite incontestable même si certains liens intérieurs sont à revoir. En somme un site qui vaut le détour et qui ne pèche pas par les excès d’autres passionnés de Rimbaud.

            La dernière halte dans ce périple rimbaldien est dans un site où, enfin, on découvre un auteur qui dit ceci à propos de lui-même : « Nous n'avons aucune sorte de légitimité "académique" pour parler de Rimbaud et le faire lire ou l'expliquer, sinon celle du lecteur, un brin tordu et amateur de saucissonnages bizarres et de jeux de mots pervers », mais qui montre quand même qu’il a le sens des textes : « Les textes proposés sur ce site n'ont pas été numérisés par nos soins. Pour mettre en forme le texte de chacun des poèmes, nous avons utilisé plusieurs sources numérisées d'origines diverses, que nous avons cherché à comparer. Lorsque des différences entre ces sources apparaissaient, nous avons consulté l'édition des oeuvres complètes de Rimbaud établie par Louis Forestier pour les éditions Robert Laffont (collection "Bouquins"), considérée comme référence. Les textes ainsi obtenus ont été relus et éventuellement corrigés, toujours en se référant au travail de Forestier. » Arthur Rimbaud, sillages (http://www.imposteur.com/arthur_rimbaud/apropos.html) est un site très personnel dans le sens où ce qui intéresse l’auteur ce sont les jeux de langage auxquels on peut se livrer chez Rimbaud et à partir des poèmes de Rimbaud. Aussi un des principaux axes de découverte du site est l’inventaire des mots organisé en fonction de la couleur des voyelles : « On vous invite ici à un parcours de citation en citation dans les poèmes d'Arthur Rimbaud à partir des couleurs du "sonnet des voyelles" » affirme l’auteur.  On y découvre également une biographie passablement détaillée ainsi que les poèmes dans l’ordre chronologique de composition. La présentation est un tantinet austère, mais le site est doté d’un moteur de recherche qui permet de retrouver en un clin d’œil toutes les occurrences d’un lexème. Un site à retenir ne serait-ce que pour le sérieux avec lequel les textes ont été préparés.

            Tous les sites répertoriés dans ces pages contiennent des liens vers d’autres sites Rimbaud d’intérêt et de goût variable. Ainsi en commençant par l’un on peut assurer une promenade quasi exhaustive en suivant les liens proposés. Il est évident que le passionné que fut Rimbaud continue à rayonner et à inspirer une jeunesse qui se met sur ses traces. Pour le chercheur il reste à souhaiter que cette passion soit mise au service d’une présentation disciplinée et dûment documentée de cette présence fulgurante qu’est Rimbaud. À l’Association des amis de Rimbaud de jouer!